Sophie Bloch a passé plus de vingt ans à étudier (Ecole Met de Penninghen, Union Centrale des Arts Décoratifs, plusieurs ateliers de peinture), à enseigner et à  peindre pour elle-même. Ces longues années de gestation feront l’objet d’un travail assidu sans que l’artiste ne pense à exposer. En 2003 elle installe son atelier en Seine-et-Marne, et décide de réduire au minimum le temps consacré à l’enseignement pour développer sa propre création. Elle déploie ses recherches au rythme des saisons et suivant un système alvéolaire : les mois d’hiver seront surtout consacrés aux travaux sur papier, les temps plus cléments à la peinture à l’huile et aux installations.

 

Le point de départ, s’il est possible de le situer, est sans doute la quête d’un jardin idéal où Sophie Bloch a passé sa petite enfance. Une cité auprès de l’Etang de Berre. Les odeurs suffocantes de la pollution étaient masquées par les parfums de la lavande, du romarin et de la terre fertile. Plus tard ces maisons seront rasées et les jardins détruits en raison de leur trop grande proximité avec la raffinerie. Il ne restera près des nouvelles friches en zone interdite qu’une bastide abandonnée, oubliée par les bulldozers, envahie par la végétation, elle  aussi proscrite. C’est bien entendu le lieu de prédilection des jeunes et Sophie Bloch y vient fréquemment avec ses amis. Elle prend des photos qu’elle retravaillera bien des années plus tard à l’atelier. De la bastide, on ne distingue au bord de la photo qu’un pan de muraille; presque tout l’espace est occupé par des herbes folles et des joncs. L’artiste joue avec la lumière, ajoute de la matière, passe du négatif au positif, du sombre au blanc pur : la bastide disparaît complètement. La composition qui naît est devenue abstraite mais la force de la nature est là toute entière dans son entrelacs de végétaux.

 

Sophie Bloch se promène dans la forêt, elle s’y ressource. Un jour du printemps 2009, elle a dénoué des lianes de chèvrefeuille, les a effeuillées, en a aimé la texture et la souplesse. Elle les a rapportées sans trop savoir ce qu’elle allait en faire. Puis elle les a tressées en nacelles souples, en nids suspendus au maillage large et y a placé des têtes d’argile, posées là lourdement comme des galets. Ils ne sont pas protégés par le nid comme des œufs, ils y habitent à la manière des esprits des forêts nordiques. Ils ont le front soucieux et un léger sourire qui évoquent l’expression de sagesse pensive des tout nouveau-nés. Emmanuel Bing, avec qui elle a commencé à travailler sur ces installations dès 2009, y ajoute d’autres éléments, des vidéos, des sons, du plexiglas, des miroirs… Ils font ainsi cohabiter leurs deux univers et les déploient en rhizome, auquel ils donnent le titre hyperonyme de Labyrinthe, ce qui leur permet une grande variété d’agrégats et une liberté de circulation.

 

En 2005, les premiers tableaux que Sophie Bloch décide d’exposer sont des forêts, le plus souvent structurées en triptyque, travaillés par addition de petits gestes minutieux au couteau. Des squelettes d’arbres dépouillés, gardés en réserve dans la peinture, sont autant de fenêtres sur le fond du tableau. D’autres silhouettes, animales ou humaines, sont entièrement recouvertes et pratiquement invisibles. Cette période est bientôt suivie, en 2007, par d’autres forêts, d’une écriture à la fois beaucoup plus libre et plus fouillée, toutes peintes à la terre de Sienne brûlée sur un travail de fond préalable, sous le titre générique de Graver la forêt. Des graffitis, des lettres et des personnages y sont dissimulés, à peine discernables dans une texture qui évoque celle d’un vieux cuir scarifié au clou. En brouillant les pistes, Sophie Bloch propose à l’esprit de s’inventer des chemins, d’y lire des histoires secrètes, de fouiller l’ombre plus avant.

 

A partir de 2011, sur des fonds mouvementés de toiles bises, travaillés à la cendre et à la colle, Sophie Bloch trace d’un fusain ferme les contours de figures en groupe ou solitaires. L’artiste dit : « Ils étaient là, dans le fond de la toile, je les fais simplement surgir ». Elle les regroupe d’ailleurs sous le titre commun de Résurgences. Elle laisse ainsi exister quelques visages déformés qui auraient pu sourdre d’un miroir de sorcière. Parfois un glacis coloré vient renforcer le vent de la tourmente qui emporte ces êtres dans un monde indéterminé. Une jeune fille ou une figure maternelle mène souvent ces personnages en chemin (La Vierge au Lait, 2013, collection Musée d’Art et d’Histoire, Melun). Les visages aux joues pleines, à la coiffure nette et aux vêtements démodés semblent sortis d’un livre d’images des années 30 et renforcent l’impression d’un désastre soudain, d’une stupeur devant un destin inattendu qui les laissent intacts mais catapultés dans les brouillards de l’errance.

 

Dans le même temps, depuis 2014, sur un autre versant du miroir, Sophie Bloch commence la série In Vivo, tableaux carrés de un mètre par un mètre, totalement habités par la grâce. C’est un chant de l’été porté par une palette claire, lumineuse et subtile, brossée dans la matière, recouverte d’un filet lâche et fragile creusé dans l’huile fraîche, qui, loin d’être une barrière ou une défense, nous rapproche de la peinture au point de susciter le même désir irrésistible que l’on a de marcher dans la neige fraîche, ou de nager parmi des algues mouvantes. De temps à autre, des reflets sur cette résille du premier plan, nous interrogent sur l’existence d’un autre monde, dont le tableau ne serait peut-être qu’un reflet (Le grand Blues, 2014).

 

Le travail des mois d’hiver, consacré au dessin et à la gravure, s’articule autour de différentes thématiques et se caractérise par une précision rigoureuse et une propreté absolue : aucun remords, aucun empâtement, aucune hésitation, aucune variation dans la matière n’est visible. La lumière y est parfaitement égale. Les traits paraissent nés d’un bambou tranchant ou d’une plume aiguisée et réalisés dans un même élan. Pourtant, étrangement, Sophie Bloch n’utilise que la souplesse du pinceau. Les dessins n’apparaissent pas non plus comme des études préparatoires aux peintures. Ils sont parfaitement achevés et composés. Chaque thématique développée semble être un monde clos. Cependant, nous y retrouvons tous les éléments exploités dans les peintures; le travail sur l’interstice, la ligne, la forêt, les résilles, les têtes, le miroir invisible, l’enfouissement…

 

L’univers labyrinthique de Sophie Bloch utilise les forces plastiques du vivant existant ou ayant existé. Chaque œuvre propage sa lumière en ondoyant ou en ricochant et entre en résonance avec les autres. Les différents éléments, avec leurs variations et leurs modulations, apportent une cohésion à la continuité de l’ensemble, comme les lettres composent un mot et les mots une phrase.

 

Virginie Duval, février 2017

Tressages/Traces

GMAC - Bastille - 2010

NIDS, NOUAGES, TRESSAGES.

Si la question est d’appréhender ce qui se noue, il faut tout d’abord prendre la question du côté du dénuement et du dénouement. La forêt donne ces lianes, une espèce de clématite qui se noue, s’entortille autour des arbres jeunes, aux troncs minces.

Sophie Bloch s’empare de ces lianes qu’elle dénoue, emporte, effeuille. Dans le processus analytique, n’est-ce pas ce que nous faisons, lorsque sur le divan il s’agit de dérouler le fil du discours, la longue chaîne de nos signifiants ?...

C’est ensuite que commence le tressage. Ces fils dénoués, il s’agit de les ré-agencer, de les faire tenir autrement. C’est là comme une nécessité.

Pourquoi nouage et tressage du côté du féminin ? Je veux dire, du côté du féminin comme mode, disons comme position, comme relevant de la position féminine (autrement dit dans laquelle un chacun peut se trouver, à un moment donné, qu’il soit mâle ou femelle). Le nid, la nidification, ne suffit pas à clore la question, sauf à assumer un symbole, ce qui n’aurait pour effet que d’en boucher le sens.

Il y a quelque chose à faire tenir, et cela passe dans, et par le Réel. Un Réel sans mots, et que l’on n’approchera que par le visible donné : le nid tressé. Or il s’agit que cela tienne ! Que cela tienne dans le Réel. Ainsi, pour qu’une tresse tienne, il y faut trois brins ; au moins trois brins, pour que le noeud ne se délie pas. Ce qui doit alors tenir, c’est ce nouage, comme si le rôle féminin consistait justement à faire tenir ensemble les trois registres psychiques, Réel, Symbolique, Imaginaire.

Ainsi se crée, comme une parole, dans le réel du noeud, une consistance continue qui fait nid, c’est à dire un contenant favorable à l’éclosion. C’est ce nouage des trois registres qui fait que ça tient, ça tient à partir du moment où ça se croise au moins quatre fois, c’est à dire que le brin numéro un fait retour en croisant une seconde fois le brin numéro deux après avoir croisé le trois, le recroisant au revers du premier passage.

Ce contenant, nid noué, est une indication de l’autre, petit autre qui fait couple, dans une adresse muette à l’Autre, le grand Autre du vaste monde et au-delà, dans lequel ça s’incrinque, dans lequel ça jaillit comme une réponse jamais donnée à une promesse jamais acquise.

Le nid tressé, contenant favorable à l’éclosion du sens.

EB, 28 mai 2011

Emmanuel Bing – psychanalyste, écrivain.

 

 

Incandescences, huile sur toile, 50 x 50 cm, 2019

2020- Exposition Art et poésie. Pavillon du Verdurier, Limoges

INCANDESCENCES

Entre Ciel et Terre se joue un embrasement.

 Vivifiante intériorité

Les parcours se nourrissent des méandres.

Détours des pièges grossiers

Les trajectoires diverses des fumées miroitantes reflètent

Le souffle d’une ardeur où s’envolent des mutations illusoires.

 

S’élève la chaleur.

Aller dans la matière.

Donner de soi.

Jeu symbiose élémentaire

L’incandescence de nos vies éloigne les scories négatives

Où les parcours renaissants délavent des desseins éthérés.

 

Nicolas Maier, poète, 2020

In memoriam Amazonia, huile sur toile, 80 x 100 cm, 2005 - Salon des artistes peintres du XVème, Paris.

 In Memoriam Amazônia

 

Pourquoi ces bras anthracites implorent-ils l’embrase ?

Pour chiper peut-être, quelques secondes de vie en sus.

Le mort calciné a la même posture

Pour échapper au dernier feu

Les capillaires tendus vers le soupirail.

Tes cendres tiennent seules debout sur la toile nue.

Le survivant sous le ciel en fournaise rougeoie

De l’envie de fêtes et de gourmandises.

Son désir décuple ses secondes comptées.

Le sang, la vie, l’irriguent encore, mais le ciel flambe aussi !

Je sais que la vie va s’achever.

L’homme va suivre.

Car qui pourrait de là le tirer ?

Ce paravent noir aspiré par le ciel

Juste derrière ?

 

Mystère.

 

Eric Gillot, écrivain, décembre 2005

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